COLD AS ICE

2013

420 x 260 x 4 cm. Epingles, placoplâtre.

 

Le mur est couvert de taches, malingres ou denses. Il faut garder les yeux sur elles tandis que l’on se déplace, pour saisir au passage leur iridescence, dont les propriétés hypnotiques doivent autant à la mise en œuvre de la pièce qu’à sa suggestion formelle.

 

Le geste, donc : produite par la répétition sérielle, millimétrée – maladive, névrotique – du même enfoncement de l’épingle dans le matériau, l’œuvre chronophage subordonne l’artiste à sa lente contamination. C’est le principe paradoxal de l’oubli du corps dans le ‘fait main’ ; celui, aussi, d’une régularité de métronome et d’une durée incompressible dans la réalisation, pour une œuvre dont l’invasion semble se poursuivre d’elle-même. Sa contemplation est comme un repas plus vite avalé que préparé ; sa digestion est inquiète, tant font leur chemin en nous ces tâches ambigües.

 

C’est aussi le fait de la forme que de happer le regard, forme qui, associant au volume d’une sculpture la finesse grise du dessin, se déploie sur les plans verticaux et horizontaux à la manière d’un champ orthonormé. Échappant de la sorte au simulacre non « tactile » que renfermait pour Aloïs Riegl l’image en surface, la contamination bidimensionnelle de Cold as ice renforce son tacite danger. Or, ce danger réside autant dans l’avancée agressive des épingles que dans la nature de la tâche. L’œuvre engage en effet, au même titre que Dans le mur, de la même artiste, une réflexion sur la supposée platitude et le concept même de ‘paroi’. Une infiltration pose ordinairement la question de sa provenance ; or, dans le mur surgit ce phénomène pointilleux dont le profond enracinement dans la cloison fait oublier la possibilité d’une origine. Nous dupant sur son autonomie d’existence et de mouvement, sa suspecte incarnation métallique, sa fixité, son déploiement dans et hors du mur, menacent autant la raison que le corps.

 

Quoique abstraites, les figures  se font taches, moisissures, gangrène. Leur absence de représentation, précisément, ratifie le pouvoir de l’imagination, que les pics dressés glacent d’un léger effroi. Paroi spéculaire où se mirent de part et d’autre créateur qui enfonce les aiguilles et observateur qui les craint, Cold as ice est une pièce doublement cannibale : de son auteur, et de celui qui la regarde.

 

Audray Teichmann.

 

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